TOP 10 des mesures exposant les étrangers au COVID-19

La Belgique, s’inscrivant dans un certain « mode de gouvernance» européen, souffle encore aujourd’hui bien fort sa « pulsion de mort » sur les étrangers, même en pleine période de crise sanitaire, sans rien lâcher au credo « ferme et humain ». L’actuelle Ministre de la Santé, première personnalité politique du pays en 2014, n’avait-elle pas assis sa popularité au Secrétariat de l’asile et de la migration, en vantant des scores toujours plus élevés d’expulsions, combattant vigoureusement les Afghans, réduisant le droit des familles à vivre ensemble, et se félicitant de compliquer la vie des demandeurs d’asile ?

À défaut de lutter efficacement contre la propagation du virus, il reste encore à nos gouvernants la « lutte contre les étrangers », dans le rôle du pompier-pyromane : créer de toute pièce une crainte dans le chef de la population et agiter autant de mesures répressives et violentes que possible pour donner l’impression de servir encore à quelque chose. Il n’est même plus question, à l’heure du confinement généralisé, de se fouler à encore déguiser les mesures indignes sous de quelconques motifs.

Si les institutions y vont franco,allons-y également.

Top 10 des mesures les plus odieuses vis-à-vis des étrangers

1. Le besoin vital d’enfermer pour rien

Depuis le 18 mars 2020, les activités économiques sont à l’arrêt ou en télétravail, sauf les entreprises et services qui sont considérés comme essentiels, parce qu’ils sont « nécessaires aux besoins de la population et aux besoins vitaux de la Nation ». Parmi eux, le gouvernement a inclus «la détention dans le cadre de retour forcé ». Dans le même premier arrêté royal de confinement, nous lirons aussi que « les voyages non essentiels au départ de la Belgique sont interdits ».

Ce n’est donc pas que les expulsions, mobilisant des moyens de transports internationaux et du personnel pour transférer des corps sous la contrainte, sont une priorité. En s’attachant aux nuances, nous lirons que c’est la détention – c’est-à-dire le moyen de mettre en œuvre les expulsions – qui est maintenue en activité par le gouvernement. Précisément, ces retours forcés sont pratiquement impossibles à réaliser à l’heure actuelle (fermetures des frontières, réduction des vols, protocoles sanitaires à mettre en place…) et sont en contradiction avec les politiques de fermetures des frontières adoptées par de nombreux pays et par l’Union européenne.

Ainsi, il n’est ni essentiel ni même possible d’expulser maintenant des étrangers sans droit de séjour ; déjà hors temps de crise, l’objectif n’est pas réaliste, puisqu’il ne faudrait pas l’actuel millier de places en centres fermé, mais bien 100.000 ou 200.000 places pour expulser toutes les personnes sans droit de séjour en Belgique. Non, la fonction des centres fermés est symbolique, idéologique et spectaculaire : instiller la peur chez les personnes sans papiers et bétonner la propagande de contrôle de l’immigration.

Ce qui est donc essentiel aux yeux du gouvernement, c’est de garder sous le coude un peu de « stock humain » à expulser dès le confinement levé, voire même de laisser les centres fermés tourner à vide, pourvu que le mythe survive à la crise… Aucune importance si les lieux de détention sont pourtant réputés être des foyers infectieux en cas de pandémie, les statistiques d’abord!

Rendez-vous au point 3 pour l’illégalité totale de cette politique de privation de liberté sans but immédiat.

2. Claper la porte au nez des demandeurs d’asile

Dans la liste des « services essentiels » à maintenir en activité malgré les circonstances sanitaires figurent également « les services d’asile et de migration, en ce compris l’accueil (…) ». C’est une évidence, puisque demander l’asile et bénéficier d’un accueil est un droit fondamental dans l’Union européenne, que nulle circonstance ne permet de limiter ou de supprimer.

C’est pourquoi, une quinzaine de jours avant le confinement, la société civile internationale condamnait l’attitude de la Grèce qui déclarait ouvertement refuser d’enregistrer des demandes d’asile et d’accueillir les réfugiés. C’est aussi la raison pour laquelle, le 16 mars 2020, le Haut Commissariat pour les Réfugiés des Nations Unies (UNHCR) a estimé utile de rappeler aux États que la lutte contre la COVID-19 ne pouvait en aucun cas se solder par un déni d’asile.

Sans ambages, le lendemain, l’Office des étrangers annonce cependant, sur son site internet, la suspension de tous les services d’enregistrement des demandeurs d’asile et les services d’accueil du dispatching de Fedasil. L’arrêté royal de confinement du jour suivant assure pourtant qu’il s’agit de « services essentiels ». Pour l’Office des étrangers, « cette décision faisait suite aux mesures prises par le gouvernement belge pour limiter au maximum la propagation du virus Covid-19 ». En laissant 100 à 150 réfugiés par jour illégalement à la rue et sans aucune ressources ? Qui cherche à illustrer une violation flagrante de l’État de droit (ce principe élémentaire en démocratie qui impose au pouvoir politique de respecter la loi) est servi !

Ce n’est que le 3 avril 2020, soit plus de quinze jours plus tard, qu’un formulaire électronique est mis en ligne pour enregistrer les demandes d’asile. Prière de lire et répondre en français ou en néerlandais. Si vous vous demandiez pourquoi il faut quinze jours à toute une administration en télétravail pour créer un formulaire en ligne, allez directement au point 5.

3. Enfermer frauduleusement et inhumainement

En droit international et en droit belge, une personne ne peut être détenue dans un centre fermé que si son expulsion est en cours de réalisation et si les démarches se poursuivent avec toute la diligence requise à cette fin ; s’il n’y a pas de perspective réaliste d’éloignement dans un délai raisonnable, la personne détenue doit être libérée.

Sentant le vent tourner en défaveur des vols transnationaux, l’Office des étrangers a expulsé environ 70 personnes entre le 13 et le 19 mars 2020 et en a libéré environ 200, soi-disant les personnes les plus vulnérables. Depuis lors, plus aucune expulsion n’est signalée, vu l’impraticabilité d’une telle entreprise dans le contexte sanitaire mondial. Les 209 personnes en détention (au premier avril 2020), ont-elles une perspective réaliste d’être expulsées rapidement ? Bien-sûr que non. Tout le monde ignore encore la durée des mesures de confinement mondial. Peut-être quelques semaines, peut-être quelques mois… Elles sont donc toutes détenues illégalement.

Et dans quelles conditions ? À Merkspas, une vidéo a fuité : pas d’eau chaude, distribution de nourriture avariée, matelas au sol pour assurer la « distanciation sociale », cachots sans ventilateur ni table pour les personnes présentant des symptômes. À Vottem et au 127 bis, deux parlementaires ont enquêté deux jours à peine avant le confinement : sanitaires dans un état déplorable, pas de savon ni de papier toilette, aucune consigne d’hygiène affichée,… Revenant à la charge le 25 mars 2020, la députée fédérale Sarah Schlitz (Ecolo) se voit refuser l’accès aux détenus et aux lieux de vie. Elle note cependant un personnel sans masque, l’absence de compensation de la suppression des visites par l’octroi de crédit téléphonique, l’absence de test réalisé sur la personne suspectée d’être infectée par le coronavirus, la non-utilisation du gel et des gants par le personnel, les parties de football sous le préau et la présence d’un détenu atteint de problèmes respiratoires. En effet, l’Office des étrangers ne libère pas toutes les personnes vulnérables, excluant celles qui constituent, à leurs yeux, un « risque pour l’ordre public ». Que les personnes qui ont déjà purgé une peine de prison ou qui ont un procès-verbal de vol à l’étalage restent privées de liberté illégalement et dans de mauvaises conditions en pleine pandémie, cela n’est pas de nature à chagriner l’Office des étrangers.

Résultat ? Dès les premiers jours, des grèves de la faim, des tentatives de suicide et des tentatives d’évasion, à Vottem et dans les autres centres. Tous les jours, c’est la peur au ventre.

4. Mettre la pression sur les services d’aide aux sans-abris

Comme nous l’avons déjà écrit, les services d’aide aux sans-abris sont débordés et en insuffisance de moyens pour assurer le confinement, la distanciation sociale et l’accès à l’hygiène des milliers de personnes sans toit, particulièrement vulnérables et exposées à la maladie. Sans compter que de nombreux hébergeurs sont dans des catégories d’âge « à risque » et sont contraints de suspendre leur hospitalité.

C’était sans compter non plus les strikes de l’Office des étrangers : où se sont donc réfugiées les 100 à 150 personnes par jour empêchées de demander l’asile entre le 17 et le 3 avril 2020 ? Où vont donc les personnes libérées des centres fermées parce que « vulnérables », avec leur ordre de quitter le territoire dans le 30 jours entre les mains ?

Quelques-uns ont été retrouvés par la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés. Pour le sort de quelques autres, rendez-vous au point 9.

5. Mettre les gens à la rue en leur refusant l’asile au plus vite

Dès les premiers jours du confinement, tant l’Office des étrangers que le Commissariat Général aux Réfugiés et aux Apatrides (CGRA) ont confirmé qu’ils continueraient de travailler (à bureaux fermés), en ce compris l’envoi postal de décisions de refus de séjour. Dès le 18 mars 2020, l’Ordre des Barreau Francophones et Germanophones (Avocats.be) demande d’attendre la fin du confinement avant de notifier des décisions de refus d’asile (allez au point 6 pour les enjeux).

Réponse du CGRA le 25 mars 2020 « Il est important que nous continuions à le faire, parce que les demandeurs sont dans l’attente et que les structures d’accueil ne doivent pas être soumises à une pression encore plus forte. ». Autrement dit, les demandeurs d’asile attendraient avec impatience une décision de refus, et seront alors jetés hors des centres d’accueil déjà bien remplis. Nous aurions lu « Faut que ça saigne, démolis-en quelques uns, tant pis si c’est des cousins », c’était pareil. Et où iront ceux qui sont destinés à « soulager la pression » des centres d’accueil ? Nous vous renvoyons au point 4.

Peu importe si ces décisions sont inexécutables et entraînent des risques pour la santé de leurs destinataires, et, par conséquence, pour l’ensemble de la population. L’important, c’est l’output.

6. Justice de classe, justice de race !

Alors que toutes les autres juridictions se sont adaptées à l’envoi des actes de procédures par voie électronique, c’est encore par des allers-retours à la poste pour envoyer et réceptionner les recommandés que tout se joue au Conseil du contentieux des étrangers, la juridiction chargée d’examiner les recours des étrangers contre les décisions négatives de séjour et d’asile. Alors que toutes les audiences (sauf d’intérêt urgent pour les personnes impliquées) sont reportées à l’issue du confinement, le Conseil du contentieux des étrangers maintient les audiences de « procédures accélérées » en matière d’asile. Ces « procédures accélérées » concernent les demandeurs d’asile présumés « abuser de la procédure», soit parce qu’ils proviennent d’un pays considéré comme sûr (Kosovo, Albanie, Bosnie, Macédoine, Inde, Monténégro, Serbie et Géorgie), soit parce que ce n’est pas leur première demande, soit parce qu’ils sont détenus, soit encore parce qu’ils ont déjà un statut en Grèce ou en Italie,… Ce sont ces procédures pour lesquelles un délai de dix jours seulement est accordé pour introduire un recours. Ce sont celles pour lesquelles le Conseil du contentieux des étrangers invitait les avocats à juger si la présence de leurs clients était indispensable, dans leur communication du 13 mars 2020, modifiée depuis.

Les avocats l’ont immédiatement expliqué : travailler dans ces conditions est impossible et dangereux pour leurs clients. La poste accuse de nombreux retards, les délais de recours prévus sont bien trop courts pour « rencontrer » (où ? comment? dans quelles conditions ?) leurs clients avec des interprètes, expliquer les décisions, échanger des documents, et ensemble définir la ligne de défense. Ils réclamaient donc la suspension de toute notification de décision négative durant le confinement. Et pour le maintien des audiences en l’absence souhaitée de leurs clients, devaient-ils justifier que les êtres humains dont la vie est en jeu sont indispensables dans la discussion relative à leur sort ?

Bref regain d’espoir pour les droits de la défense : un arrêté royal de pouvoirs spéciaux était en projet pour prolonger tous les délais de recours, de tous les contentieux, devant toutes les juridictions, jusqu’à l’issue du confinement, afin de préserver un accès à la justice de qualité pour tous. Pour tous ? Non. Quelques jours après l’annonce du projet, le gouvernement fait marche arrière : pas de suspension de délai de recours pour les étrangers qui reçoivent une décision négative. Et si les recours ne sont pas introduits à temps, ou qu’ils ne sont pas solidement appuyés sur des échanges avec l’avocat et un interprète, ou que la décision n’a pas été bien comprise ? Tant pis pour eux. Et si c’était contraire aux principes constitutionnels d’égalité et de non-discrimination, comme le souligne le Conseil d’État dans son avis cinglant du 4 avril 2020 ? Mince alors, ils ne l’avaient pas vu venir…

7. Mettre sous lock-down total des centaines de personnes

La commune de Mouscron a ouvert le bal : mettre en quarantaine, avec visites et sorties interdites, un centre d’accueil hébergeant 900 personnes seules ou en famille, suite à la détection d’une personnes testée positive à la COVID-19. Le Bourgmestre de Coxyde, déjà célèbre pour avoir envisagé d’exclure les demandeurs d’asile de l’accès à la piscine communale, impose un lock-down total du centre d’accueil de sa commune (299 personnes réparties sur 10 dortoirs) le 23 mars 2020. Même Fedasil se dit choquée. Et les Bourgmestres du Limbourg espèrent emboîter le pas. Quel beau prétexte que cette crise sanitaire pour assouvir ses fantasmes xénophobes et autoritaires ; quelle opportunité de transformer des centres d’accueil en centres fermés !

Les autorités se plaignent du manque d’espace dans ces centres, occupés à 96 % de leur capacité, pour assurer les mesures de distanciation sociale et de confinement ? Rappelons quand-même les fermetures frénétiques des centres d’accueil, lors des deux précédents gouvernements ; c’est-à-dire la diminution de la capacité d’accueillir (hébergement, aide sociale, médicale, psychologique…) les demandeurs d’asile, alors que des guerres et famines sont en cours aux quatre coins de la planète et que les gens fuient pour sauver leur peau. Un peu d’espace en plus pour assurer un confinement plus serein n’aurait pas été superflu. Mais il fallait bien invoquer une « crise de l’accueil », fut-elle créée de toute pièce, pour enchaîner une série de politiques illégales visant à plonger les réfugiés dans le dénuement le plus total (quotas, circulaires, etc., voir point 2 !).

8. Snober la population en séjour précaire

Ignorer le droit à la vie et à la santé de toute une partie de la population, celle qui vit dans une extrême précarité, sans statut de séjour et donc sans droits économiques et sociaux et avec des libertés civiles limitées, c’est le parti qu’a pris le gouvernement fédéral.

Pas de mise à disposition de bâtiments, pas de fourniture de matériel, pas de soutien de la part du fédéral pour les personnes installées dans des occupations précaires (des Voix des Sans Papiers, par exemple) ou se cachant sur les parkings, dans l’espoir qu’un État plus accueillant acceptera d’examiner leur demande d’asile sans les renvoyer en Espagne, en Grèce ou en Italie. Certaines communes tentent de s’organiser en urgence, d’autres non.

Une solution assez pragmatique existe, pourtant ! Celle proposée par le Bourgmestre de Forest et mise en œuvre par le Portugal, celle que préconisent des dizaines d’associations actives en Belgique : régulariser les personnes sans statut, afin qu’elles accèdent à des droits qui garantissent au minimum les besoins de première nécessité. Boule de cristal de la rédaction : aucune chance d’inscription à l’ordre du jour.

9. Chasser les errants, faire payer les aidants

Si vous en avez assez comme ça, pas la peine de lire ce qui suit. Le 19 mars 2020, alors que des bénévoles distribuent de la nourriture dans le Parc Maximilien aux demandeurs d’asile en transit, la police débarque avec les chiens. « Dispersion ! » et amendes pour les bénévoles. Les demandeurs d’asile en transit et les bénévoles se replient donc sur d’autres lieux, vers le Hub humanitaire notamment, mais se font de nouveau chasser par la police. « Quel est le plan ? » demande-t-on. « Il n’y a pas de plan » répond la police. Ces pratiques, continuent-elles ?

Sur les chasses à l’homme, nous laissons le dernier mot à Gégoire Chamayou, philosophe, qui commente la xénophobie d’État  : « une politique mortifère qui, par l’exclusion légale, assure l’inclusion paradoxale des nouveaux dépossédés juridiques dans les rapports d’exploitation en même temps qu’elle les vulnérabilise par des politiques actives de traque et d’insécurisation ». Comme une impression de déjà vu.

10. S’asseoir sur les recommandations des organisations internationales

Nous pouvons compter des dizaines d’associations ou d’organisations internationales, actives sur le terrain ou de défense des droits humains et des droits des migrants, qui ont dressé des listes de recommandations, appelé les autorités belges à la raison, sollicité des mesures permettant à toute personne de se confiner, y compris si elles sont étrangères et quels que soient leurs statuts, à maintenir les services d’aide et d’accueil, à mettre un terme à la détention en centre fermé, à mettre à disposition le matériel hygiéniques nécessaire, à régulariser les personnes sans statut – en somme, à respecter les droits humains.

Elles ne sont pas entendues, ni même écoutées d’une oreille distraite. L’appui de hautes instances, que ce soit le Comité pour la prévention de la torture du Conseil de l’Europe, le Sous-Comité des Nations Unies pour la prévention de la torture ou le Haut Commissariat des Droits de l’Homme des Nations Unies, n’y change rien.

À l’appui de la candidature de la Belgique à un siège au Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, nous aimons lire et relire le Ministre des Affaires Étrangères, qui affirmait, il y a moins de deux mois, que « dans le monde fragmenté d’aujourd’hui, les droits humains restent un facteur d’unité, exprimés dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, que tous les États membres des Nations unies ont souscrit. Ces droits universels constituent une composante de base de la réponse aux défis complexes auxquels nous sommes confrontés (…) Plus que jamais, il nous faut réaffirmer que les droits humains ne sont pas une faveur que les États accordent. Ils sont une obligation à l’égard de tous. Toujours. Partout. (…) À l’aube du 20e anniversaire de la Conférence sur le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance qui y est associée, nous met au défi

Jolie déclaration, quand aujourd’hui comme hier, les droits humains des étrangers, la Belgique s’en lave les mains.

Rue et coronavirus : l’impossible confinement

La situation des personnes sans-abri, déjà compliquée en temps ordinaire, est à présent particulièrement inquiétante. Pour eux, le confinement est quasiment impossible : l’accueil dans certaines structures de jour sont suspendues, les abris de nuit ne sont pas forcément adaptés aux normes distanciation sociale, etc. Par ailleurs, les nouvelles structures mises en places ne sont pas toujours pensées ni adaptées pour les sans-abris qui ont des addictions ou qui ont des animaux de compagnie. De même, il n’est pas toujours possible de se laver ou se désinfecter les mains partout, encore moins en rue. Enfin, les rues étant désertes, l’aumône n’est plus une option pour la plupart d’entre eux.

État des lieux en Belgique francophone (selon nos données et informations actuelles).

Bruxelles

Dans la capitale, les deux centres d’hébergement d’urgence (nuit) sont toujours ouverts. Le centre Ariane continue d’accueillir les personnes en priorisant les personnes vulnérables et en continuant sa permanence téléphonique. L’autre centre, la Pierre d’Angle, reste ouvert mais ne procède plus à de nouveaux accueils : les nouveaux arrivants sont réorientées vers le nouveau centre d’isolement du Samusocial (voir plus bas). Certains centres d’accueil de jour ont par contre été contraints de suspendre leurs services : Bij Ons – Chez Nous, La Fontaine Bruxelles et La Source – La Rencontre. D’autres lieux restent ouverts, mais avec un accès limité à leurs services : distribution de repas, douches, sanitaires, éviers pour se laver les mains. La liste complète ici.

En ce qui concerne les nouveaux aménagements, le centre Croix-Rouge de Trèves (Etterbeek) dispose, depuis mardi 17 mars, d’un étage consacré au confinement des personnes infectées par le virus. Cet étage comprend 16 places de confinement isolées. Pour l’instant, cinq personnes y sont confinées. Deux autres individus ont été testés négatifs et ont pu repartir.

De plus, la commune d’Etterbeek a réquisitionné un hôtel ayant récemment fermé ses portes afin de permettre aux sans-abris non pris en charge par des centres d’hébergement de se confiner. L’action se mène en collaboration avec la direction et le personnel de l’hôtel et le service Prévention de la commune. Les repas sont quant à eux assurés par le CPAS local. Le 24 mars, la commune de Forest a annoncé qu’un hôtel a été réquisitionné pour accueillir 40 personnes, dans les mêmes modalités qu’à Etterbeek.

Le Samusocial a ouvert un centre d’isolement pour personnes hébergées présentant les symptômes du Covid-19, à la fois pour permettre un isolement et pour protéger les autres hébergés. Le centre d’isolement comprend 19 lits (pour 6 chambres), 6 douches, une salle à manger et des équipements de détente (lecture/TV).

Médecins sans frontière (MSF) a pour sa part annoncé l’ouverture d’une structure pouvant accueillir jusqu’à 50 lits, dès jeudi 26 mars, à Bruxelles. Cette structure, qui devrait à terme déployer 150 lits, permettra la prise en charge, l’isolement et le traitement des malades. En outre, MSF a déployé une équipe mobile de détection et de prévention. Cette structure sera un centre de triage pour personnes sans-abri et réfugiées, qui devrait se situer à Tour & Taxi.

Côté distribution de colis alimentaires, le CPAS de la Ville de Bruxelles et les Restos du Cœur de Laeken ont ouvert un nouveau lieu de distribution, situé rue de Vrière. Les distributions auront lieu les mercredi et vendredi. Les autres lieux restant ouverts (liste ici). Sinon supprimer la phrase. Les Restos du Cœur de Saint-Gilles organisent eux aussi une distribution de colis alimentaire cinq jours par semaine pour les personnes inscrites sur les listes (un jour par semaine est attribué aux personnes en fonction de leur place dans la liste (alphabétique)). La distribution des repas a lieu à la porte du Resto entre 11h00 et 13h00. Les services de petit déjeuner et de restauration du midi sont, eux, interrompus. D’autres centres distribuent de l’eau, du thé, du café, et des soupes.

Les besoins concernant l’utilisation des sanitaires, douches, et éviers afin de se laver les mains sont également pris en compte par un certain nombre d’acteurs.
Qui plus est, la commune de Saint-Josse et son service de proximité ont pris la décision de permettre l’accès aux douches des Bains de Saint-Josse, à raison d’une heure par jour (de 9h à 10h), quatre jours sur la semaine. Les mardi et jeudi sont réservés aux femmes, les mercredi et vendredi aux hommes.

Liège

Les abris de nuit (de Liège et de Saint-Laurent) ont été fermés car leurs lieux rendent impossible le respect des normes de distanciation sociale. Cependant, le Gouvernement wallon et la Province de Liège, en collaboration avec plusieurs communes liégeoises et le Relais social du Pays de Liège, ont mis en place le « Collectif Astrid 2020 » : le point d’accueil est situé au parc Astrid, au nord de Liège, et comprend une permanence socio-médicale, des douches et sanitaires, une distribution de nourriture, ainsi que des tentes et des matelas permettant de respecter les distances d’isolement. En revanche, aucun bâtiment inoccupé ou vide n’est réquisitionné. Les tentes constituent la seule solution de logement à l’heure actuelle malgré la mauvaise protection face au froid, pouvant aggraver des fragilités pulmonaires. Des idées seraient actuellement étudiées comme la mise à disposition de chalets en bois ou la réquisition de chambres d’hôtel, d’après le bourgmestre Willy Demeyer.

Il est par ailleurs possible de distribuer des vivres pour les personnes sans abri, dès le 24 mars, et ce trois fois par jour, à la Maison intergénérationnelle d’Outremeuse, à la Maison intergénérationnelle de Sainte-Walburge,et par les services sociaux de Proximité de Grivegnée. Les restaurateurs qui disposeraient de denrées périssables sont également invités à contacter le collectif Astrid 2020 : toutes les informations ici. De la même manière, il est possible d’effectuer des dons par virements.

Du côté de la commune de Seraing, les services d’Abri de jour et de nuit sont aménagés : l’Abri de jour ferme ses portes mais continue de distribuer des repas, tandis que l’Abri de nuit, en plus de changer son heure d’ouverture (de 21h00, on passe à 22h00) a déménagé, depuis le mercredi 18 mars, vers la salle de la Maison du Combattant située rue Morchamps, afin d’assurer des distances suffisantes entre les lits.

Charleroi

A Charleroi, la décision a été prise de réduire la capacité de l’abri de nuit de Dourlet et l’abri de nuit supplétif, afin de permettre d’assurer une distance suffisante entre hébergés. La Ville de Charleroi, en collaboration avec les acteurs de terrain, le Relais social et le CPAS ont, en conséquence, pris la décision de réquisitionner trois bâtiments pour permettre l’accueil de nuit et de jour. Un abri de nuit unique installé dans le hall sportif du COS (Parc des Sports) et qui pourra accueillir jusque 60 personnes dans des conditions de sécurité et de distanciation sociale. En outre, un espace de quarantaine sera installé au sein de l’internat La Garenne pour les personnes sans abri touchées par le COVID-19 ou présentant des symptômes. Il dispose d’un maximum de 30 places avec chambres individuelles et sanitaires. Enfin, une structure d’accueil de jour sera gérée par l’asbl Le Rebond ; elle se situera dans le hall sportif de la Maison pour Associations à Marchienne-au-Pont (possibilités de toilettes, de prendre une douche et un café).

Parmi les maisons d’hébergement pour hommes, L’îlot, situé à Jumet, dispose de 25 lits et restera ouvert. Même scénario au Triangle, situé à Mont-sur-Marchienne, maison d’accueil (jour/nuit) pour les familles, dont la situation reste très délicate. D’après un récent article, 1/4 du personnel a été renvoyé chez lui par mesure de précaution et seul l’hébergement est encore assuré. D’après les travailleurs de terrain, si un cas de coronavirus devait s’y déclarer, il serait difficile d’y faire face en l’absence de local d’isolement et d’encadrement adéquat.

Mons-Borinage

Pour ce qui est de la ville de Mons, un abri de nuit a été installé au Stade Tondreau ainsi que des tonnelles dans la cour de l’Escale concernant l’abri de jour.

Le Foyer Saint-Augustin, à Mons, continue de distribuer des colis alimentaires mais est confronté aux épuisements de stock des grandes enseignes. Même situation à Colontaine, où l’association La Petite Maison du Peuple a lancé un appel à leur fournir des vivres. Du côté de Quiévrain, les Restos du Cœur locaux ont du suspendre leur distribution de colis.

Namur

À Namur, les personnes sans-abri sont invitées à se rendre au hall omnisport de Jambes /  Basse Enhaiv (rue Albert Michiels), spécialement aménagé pour pouvoir accueillir 65 personnes en respectant la distanciation sociale. L’espace est également muni de douches et de sanitaires, tandis que la distribution de repas est gérée par le CPAS de la Ville de Namur. L’association Une Main tendue prend en charge la distribution de colis alimentaires, à l’arrière du bâtiment, rue Piret Pauchet 57.

Wavre

Le lieu d’accueil Un Toit un Coeur a communiqué le message suivant : « au vu des décisions gouvernementales de ce jeudi 12/03/2020 et pour la protection de  notre collectivité, nous sommes contraints de fermer le lieu d’accueil « Un Toit Un Cœur » jusqu’au 3/04/2020 inclus. Une permanence téléphonique (010/88-13-80) sera maintenue pendant les heures d’ouverture (9h-16h30). Si de nouvelles directives nous parviennent, nous adapterons notre décision. ».

Et maintenant ?

Il est impossible, compte tenu des situations des services de première ligne, de confiner les personnes contre leurs volontés. Les organismes comme le Samusocial, la Croix-Rouge et bien d’autres, sensibilisent déjà aux réflexes à avoir, mais, comme l’expliquait Christophe Thielens au micro de la RTBF : « On travaille avec un public à risque, à qui on peut dire de se laver les mains et transmettre les mesures d’hygiène, mais il ne s’en soucie pas toujours. » Ce dernier a d’ailleurs confirmé que la Région wallonne a renforcé le dispositif mobile servant à identifier les personnes qui, dans la rue, présenteraient des symptômes.

De l’avis des acteurs de première ligne, il est nécessaire et urgent de prioriser les tests pour les personnes vulnérables, dont les sans-abri, a fortiori ceux présentant des symptômes. Cette demande émane notamment de l’ASBL Infirmiers de rue, qui a lancé, vendredi, un appel à un dépistage pour les personnes sans-abri.

Pour notre part, nous fournirons des mises à jour via le monitoring et des articles réguliers se centrant sur des situations locales spécifiques.

Pour finir, nous répertorions des adresses web utiles et autres groupes facebook d’entraide et solidairité  :

– Groupe facebook « Solidarité Bruxelles Coronavirus »
– Groupe facebook « Solidarité Coronavirus Liège »
– Page web de la Fédération des Maisons d’accueil et des services d’aide aux sans-abri

Pourquoi un blog sur les oublié.e.s du coronavirus ?

Nous n’avions pas attendu la survenance d’une pandémie mondiale pour constater que, dans une société capitaliste où les classes sociales se toisent sur les berges de fossés béants qui ne cessent de se creuser, des catégories entières de la population sont placés ou laissés dans les oubliettes – quand ils ne sont pas dans la mire – des gouvernants.

Les prisons belges sont parmi les plus surpeuplées d’Europe. Conséquence ? Les conditions de vie sont à ce point intolérables que l’État belge a été condamné à de multiples reprises  : pour des suicides dans ses annexes psychiatriques ; pour les traitements inhumains et dégradants que la surpopulation entraîne en entassant de trop nombreuses personnes dans des cellules mal aérées, sans toilettes séparées, avec une pénurie de personnel médical et soignant, et dans des conditions d’hygiène déplorables ; pour son indolence coupable face au désastre.

Les sans-abris, en Belgique, ne font l’objet d’aucune politique structurelle de prise en charge, à l’exceptions de tentative, timides et localisées, de politiques de « housing first ». Poussent comme des champignons les mesures destinées à les invisibiliser : interdiction de mendier ici, pas le droit de s’asseoir par là, accès complexe à l’aide sociale, accoudoirs et picots qui veillent au non-assoupissement, détentions administratives… Leurs voix ne comptent pas dans le jeu électoral, mais sont seulement écoutées par les travailleurs sociaux et les associations qui s’attellent aux maraudes et à la gestion des abris ou des assuétudes, sans relâche.

Quant aux étrangers, proies d’un racisme d’État à peine voilé, il n’est guerre plus surprenant d’apprendre qu’un tel est expulsé vers le Soudan, qu’une telle autre a été raflée la veille et qu’elle sera déportée en Italie hostile, qu’un tel autre a demandé l’asile mais qu’il devra néanmoins dormir à la rue, qu’une famille de six personnes vit dans une seule chambre d’un centre d’accueil communautaire depuis trois ans, ou qu’un tel autre croupit en centre fermé depuis quatre mois après vingt ans de séjour ici. Rentabilité électorale oblige, ils ont été la cible de réformes et circulaires toutes plus scélérates les unes que les autres ces dernières années.

Quelques jours avant le confinement, d’ailleurs, en laissant traîner l’oreille, nous avons entendu que le virus, dans une sorte de fatalité aveugle, touchait tout le monde, riches ou pauvres, sans aucune discrimination sociale. Certes, le petit organisme de passage, que certains s’échinent à vouloir désigner en ennemi à la manière d’un état-major organisant (mal) ses troupes, ne choisit pas ses victimes en fonction de leur pedigree ou de leur relevé de fiche d’impôt. En revanche, notre faculté à s’isoler, à fuir, à déjouer la rencontre avec cette autre forme de vie, dépend bien de nos conditions matérielles d’existence. Et des choix politiques des gouvernements, posés en amont. Sans s’extraire de l’ornière individualiste, nous envisagerions ce maux comme accablant hypothétiquement n’importe qui. C’est en privilégiant une lecture plus systémique, statistique ou sociologique, que nous concluons que la maladie ne touche pas que « par hasard ». Dans le cas du Covid-19, nous ne sommes pas tous égaux dans la faculté de se documenter et de se prémunir face à la maladie. Dans la lignée des articles rappelant justement en quoi la crise du coronavirus agît comme un révélateur des inégalités sociales, nous dénonçons l’existence d’un rapport de causalité quant aux individus potentiellement touchés et la marginalisation systémique de ces derniers.

Alors, le 18 mars 2020, lorsque le gouvernement a adopté son arrête ministériel instaurant le confinement, nous n’étions pas vraiment surpris qu’ils aient été « oublié.e.s ». Ainsi, l’interdiction de voyager en dehors de la Belgique ne signifie pas l’interdiction d’être expulsé de la Belgique. La distanciation sociale ne vaut que si vous n’habitez pas une cellule avec deux autres détenus dans une prison ou un centre fermé. Impossible de vous distancier socialement dans les centres d’accueil pour demandeurs d’asile, où des centaines de personnes cohabitent dans des dortoirs et prennent leur repas et douche dans des communs. Et pour ceux qui dorment sous un carton, le loisir de se laver les mains dix fois par jour vient en second ordre après la survie contre le froid et la faim, dans des rues désormais désertées.

Dans la parfaite continuité des politiques antisociales pré-existantes à la pandémie, parmi la liste dressée des « services nécessaires aux besoins de la population », aucune anticipation n’a inclus ceux pour répondre aux besoins spécifiques de cette partie de la population, qui était déjà – répétons-le inlassablement – laissée pour compte. Cette discrimination, qui consiste à ne prévoir aucun traitement particulier pour ces personnes alors que leurs situations sont particulières, a entraîné un chaos considérable : mise en quarantaine d’un centre d’accueil de neuf-cent personnes levée quelques jours plus tard, fermeture de nombreux refuges et permanences médicales pour sans-abris, refus d’accueil et d’enregistrement des demandeurs d’asile qui deviennent à leur tour sans abris, grèves de la faim et tentatives de suicide en centre fermé, panique dans les prisons où les libérations ne peuvent même plus être exécutées compte tenu de la pénurie de bracelets électroniques,…

Pour répondre aux besoins des « oublié.e.s », ce sont des associations de première ligne, les soupapes exsangues du service public que sont les CPAS, mais aussi des citoyens concernés et des parlementaires isolés, qui, tous azimuts, ont dégainé les communiqués et cartes blanches, enchaîné les réunions de coordination, arraché quelques lits lors d’une négociation, déployé les tentes, appelé au secours les volontaires, multiplié les demandes de réquisitions, dressé des listes de revendications, réorganisé les permanences de première ligne et tiré par la manche les politiciens pour qu’ils les retroussent enfin.

Vous lirez, dans les articles que nous publierons, que le travail acharné du secteur associatif de lutte contre la pauvreté, d’aide aux détenus et d’aide aux étrangers progresse peu à peu pour pallier l’incurie du gouvernement ; pour tenter de sauver des vies, pour assurer à chaque personne, quels que soient son passé, sa fortune ou son origine, les mêmes chances de s’en sortir face à la pandémie et les mêmes soins, la même opportunité de se conformer aux directives de santé publique.

Nous, les auteurs de ce blogs, avons constaté que l’information sur ces actions menées, ces avancée obtenues et ce qui reste encore à conquérir de dignité et de survie pour ces personnes est disséminé entre mille foyers de luttes et presqu’autant des sources, de communiqués, de cartes blanches, etc. Modestement, nous tentons de compiler, archiver, thématiser, classifier ces informations, depuis nos lieux de confinement, via nos informateurs, afin que les « oublié.e.s » et ceux et celles qui les soutiennent soient visibilisé.e.s et entendu.e.s dans leurs combats.